Tía María : le mégaprojet minier qui déchire le Pérou

Tía María”, c’est le nom du mégaprojet minier d’extraction de cuivre qui met la province péruvienne d’Islay à feu et à sang. Depuis son annonce en 2009, la population s’y oppose. Depuis plus de deux mois, de violents affrontements entre les opposants au projet et les forces de l’ordre ont entraîné la mort de quatre personnes. L’état d’urgence a été décrété dans la région par le gouvernement le 23 mai. Suite à la grève régionale des 27 et 28 mai, des manifestations de soutien ont eu lieu dans l’ensemble du pays, afin de défendre les droits environnementaux et humains de la vallée.

     Par Clémentine Bonvarlet et Camille Cordasco d  

Des manifestations ont eu lieu la semaine dernière, notamment dans la capitale Lima, pour soutenir les opposants au projet minier Tía María. Ce mégaprojet d’extraction de cuivre est mené par la filiale péruvienne du géant mexicain Grupo México, la Southern Peru Copper Corporation, dans la province d’Islay, région d’Arequipa, au sud du pays. Les manifestants ont clamé leur soutien aux populations rurales suite à la répression ayant cours depuis plus de deux mois, et qui s’est aggravée depuis que l’état d’urgence a été décrété dans la province le 23 mai dernier.

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Manifestation de soutien à Cusco ©Red Muqui (source de la photo)

Depuis fin mars, la violence est montée d’un cran entre les forces de l’ordre et les habitants de la région. Ils craignent l’impact des activités extractives sur la vallée et la mise en péril de leurs activités agricoles. Au coeur de leur préoccupation, le risque de contamination des sources d’eaux utilisées pour l’agriculture, principale activité de la région. La Vallée de Tambo est une importante région productrice de pommes de terre, mais aussi de riz, d’oignons, de maïs ou d’ail. Elle alimente une grande partie du sud du pays.

Ces manifestations de soutien ont eu lieu en même temps qu’une grève générale lancée dans plusieurs département du sud, les 27 et 28 mai. Suite à l’annonce de cette grève, le gouvernement a autorisé l’intervention de l’armée dans sept départements (Apurímac, Ayacucho, Cajamarca, Cusco, Moquegua, Puno et Tacna). “Pour assurer le maintien de l’ordre et éviter tout acte de violence”, ils resteront sous contrôle militaire jusqu’au 24 juin. Dans presque un tiers du pays, la plupart des commerces et écoles étaient fermés, et les routes bloquées.

Selon un sondage réalisé par le groupe GFK, 68% des Péruviens estiment qu’il est nécessaire d’annuler définitivement ce projet. 59% donnent raison aux habitants et considèrent que le projet entraînera des contaminations de l’environnement, et que les actions proposées par Southern Peru sont insuffisantes.

La répression du mouvement de contestation

Cette vague de soutien survient en réaction à la montée en puissance de la répression suite à la déclaration de l’état d’urgence par le gouvernement pour une durée de soixante jours. Cette décision a fait suite à la mort d’un manifestant lors de nouveaux affrontements avec les forces de l’ordre, le quatrième depuis le début du conflit le 23 mars dernier.

Manifestation contre le projet Tía María
Manifestation contre le projet Tía María ©Perú21 (source de la photo)

En effet, vendredi 22 mai, un homme de 54 ans est mort après avoir reçu une balle dans la poitrine à Cocachacra, centre de la mobilisation des agriculteurs. En réaction, des manifestants se seraient attaqués au poste de police à coups de dynamite. Dans la nuit du vendredi 22 au samedi 23, le premier ministre Pedro Cateriano a alors annoncé la décision de décréter l’état d’urgence et plus de 3000 policiers et 1000 militaires ont été envoyés dans la vallée agricole pour maintenir l’ordre.

Cette décision, conforme aux régimes d’exception prévus par la Constitution péruvienne, entraîne la suspension voire la restriction des droit à l’inviolabilité du domicile, à la liberté de circulation, de réunion et à la sûreté personnelle.

Depuis son élection, le président péruvien Ollanta Humala a déjà recouru à plusieurs reprises à l’état d’urgence pour faire cesser les conflits miniers. L’état d’urgence a été décrété deux fois, en 2011 et 2012, suites aux protestations et aux grèves générales régionales contre le projet minier Conga à Cajamarca, au Nord du Pérou. L’indignation nationale et internationale suite à la mort de cinq civils avait conduit le gouvernement et l’entreprise minière à reculer et à déclarer la suspension du projet Conga. En 2012, l’état d’urgence avait également été déclaré à Espinar, province de Cusco. La population était en conflit avec l’entreprise minière Xstrata Tintaya : deux civils sont décédés de blessures par balles lors de manifestations.

Aujourd’hui, les Nations Unies condamnent la violence du conflit généré par le projet Tía María et plus particulièrement le décès de quatre citoyens péruviens, en plus des nombreux blessés (estimés à 200). Sept décès au total, depuis 2011. Le représentant du bureau régional du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme, Amerigo Incalcaterra a exhorté le gouvernement péruvien à mener une “enquête rapide, indépendante et exhaustive pour identifier les responsables”. Ceci entre en contradiction avec la législation péruvienne qui prévoit que tout policier ou militaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, cause la mort ou des blessures avec son arme de service ou tout “autre moyen de défense” ne verra pas sa responsabilité pénale engagée. Une modification du code pénal adoptée en janvier 2014.

Un investissement considérable pour le pays

Southern Peru prévoit d’exploiter à ciel ouvert deux grands sites afin d’obtenir une production  de 120 000 tonnes de cathodes de cuivre par an. L’investissement est évalué à 1,4 milliards de dollars et le début des opérations est prévu pour 2017. La concession doit être accordée pour une durée de 18 ans et doit rapporter au Pérou plus de 600 millions d’euros d’exportations minières supplémentaires, en plus des 3 500 emplois créés. Ces profits économiques expliquent le soutien du gouvernement au projet. Le Pérou est le second producteur de cuivre et cinquième producteur d’or de la planète.

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Carte de la Vallée de Tambo et du projet Tía María ©Convoca/La República (source de l’infographie)

Le 15 mai, la direction de Southern Peru avait pourtant annoncé la suspension du projet pour une période de deux mois, une “pause” afin de tenter de rétablir le dialogue avec la population. Cette décision faisait suite à une déclaration officielle du président Ollanta Humala où il affirmait ne pas pouvoir suspendre le projet de manière unilatérale, de peur des retombées commerciales. Il s’en remit donc directement à Southern Peru, lui laissant le dernier mot dans une affaire qui, pour la société civile, relevait de l’Etat et non d’une entreprise privée :

Je demande à l’entreprise en charge du projet minier Tía María de faire preuve de volonté et de mettre en oeuvre des actions concrètes pour créer les bases d’une entente, nécessaire pour atteindre la paix sociale mais également le développement, bases fondamentales de l’exécution de tout projet”.

Un projet rejeté par la population depuis 2009

Les habitants s’opposent à ce projet depuis sont lancement en 2009. En 2011, le conflit avait déjà causé la mort de trois civils lors de manifestations. Une méfiance généralisée s’installe entre l’Etat et la population.

En 2009, la première étude d’impact environnemental du projet avait été vivement critiquée. La population estimait que les garanties de protection de l’environnement était insuffisantes. A tel point qu’en 2011, elle fut soumise à un organisme indépendant des Nations Unies, l’UNOPS. Ce dernier avait alors signalé 138 observations à l’encontre du document présenté par Southern Peru. Le gouvernement rejeta l’étude d’impact et le projet fut suspendu pendant deux ans. Fin 2013, l’entreprise soumet une nouvelle évaluation qui dit avoir pris en compte la totalité des remarques de l’UNOPS. Le gouvernement l’adopte sans ménagement en août 2014 et le projet est relancé. Depuis, beaucoup réclament que l’EIA soit réévaluée par les Nations Unies mais le gouvernement s’y refuse.

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Manifestation à Arequipa ©Peru21 (source de la photo)

En 2014, 20% du territoire péruvien – soit l’équivalent de la moitié de la France – est donné en concession au Pérou, contre seulement 6% en 2002. 20% des entrées d’impôts viennent des mines, sous forme de royalties ou d’impôt sur les sociétés. Depuis 2000, l’investissement minier a été multiplié par neuf. Pour l’Etat, l’activité minière constitue le moteur économique du pays, garant de la croissance et du développement. “L’Etat péruvien fait tout pour que les grands groupes miniers puissent s’installer sans problème”, affirme Marco Zeisser de l’ONG Cooperacción. En témoignent le nombre de conflits dits socio-environnementaux dans le pays, 139 au mois d’avril 2014 dont près de 70% sont en lien avec l’extraction minière.

Interview de Marco Zeisser, Cooperacción

La société civile péruvienne dénonce un usage disproportionné de la force contre la population et une criminalisation de la contestation. Rocío Silva Santisteban, Coordinatrice nationale des droits de l’homme au Pérou, déclare :

Ce n’est pas une dictature mais une démocratie avec une croissance très forte, et ceux qui ne sont pas d’accord avec ce développement minier sont considérés comme des criminels. D’ailleurs une nouvelle terminologie a été inventée : celle de “terroristes anti-miniers”*

Selon l’ONG Global Witness, entre 2002 et 2014 au moins 57 défenseurs de l’environnement ont été tués au Pérou, la majorité dans des conflits miniers.

*Propos recueillis lors d’un colloque organisé par la sénatrice Laurence Cohen à Paris, le 22 mai 2015, intitulé “¡Conga no va!” : droits environnementaux et humains au Pérou. Quelles perspectives ? quelles solidarités ?”

Cet article est également disponible sur le blog Médiapart de Clémentine Bonvarlet

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