Marées noires au cœur de l’Amazonie péruvienne

En l’espace de dix jours, ce sont deux déversements pétroliers de grande ampleur qui ont eu lieu en plein cœur de la forêt amazonienne, au Pérou. Après le Brésil, le Pérou est le pays d’Amérique latine dont la surface forestière est la plus importante. Une catastrophe environnementale et sanitaire qui n’est cependant pas sans précédent pour ce pays mégadivers. Imputables à l’entreprise pétrolière publique Petroperú, les fuites ont été causées par deux ruptures consécutives d’un important oléoduc de plus de 1 000 km de long. Cette infrastructure vieille d’une quarantaine d’années, dont l’exploitation et l’entretien reviennent à Petroperú, permet d’acheminer l’or noir extrait de la forêt tropicale amazonienne vers les côtes arides péruviennes, dans la région de Piura.

Photo: Alessandro Currarino - El Comercio (source)
Photo : Alessandro Currarino / El Comercio (source)

Urgence environnementale : des rivières et des fleuves en péril

Les deux déversements survenus les 25 janvier et 3 février derniers, respectivement dans les régions d’Amazonas et de Loreto, équivalent à 3 000 barils de pétrole brut. Concrètement, ce sont environ 450 000 litres d’hydrocarbures qui se sont écoulés directement dans plusieurs cours d’eau de l’Amazonie péruvienne. Les rivières Chiriaco (Amazonas) et Morona (Loreto) ont été particulièrement affectées. En outre, le pétrole est passé de la rivière Chiriaco à la rivière Marañón, affluent essentiel du fleuve Amazone, du fait de fortes pluies ayant accéléré l’avancée des hydrocarbures courant février.

Photo: Alessandro Currarino - El Comercio (source)
Réservoir de confinement | Photo : Alessandro Currarino / El Comercio (source)

Quelques jours après la marée noire de janvier, Petroperú déclarait qu’aucun cours d’eau n’avait été touché et que toutes les mesures nécessaires avaient été prises pour confiner intégralement le pétrole dans des réservoirs. En raison des fortes pluies survenues par la suite, les barrières de protection de ces réservoirs se sont effondrées et les dégâts se sont alors rapidement étendus.

“Petroperú s’intéresse plus à récupérer le pétrole déversé qu’à nettoyer les zones touchées et à fournir une assistance aux communautés dont la principale source d’eau potable est aujourd’hui polluée”, a déclaré Edwin Montenegro, Président de l’organisation autochtone ORPIAN-P (source : RRP Noticias).


Vidéo tournée le 10 février 2016 à la confluence des rivières Chiriaco et Marañón, montrant l’étendue de la fuite de pétrole survenue le 25 janvier précédent (source : El Planfleto Perú)

Lors d’une conférence de presse tenue à Lima le 19 février dernier, l’organisation nationale de défense des droits des populations autochtones amazoniennes, AIDESEP, a exigé l’interruption complète des activités de transport des hydrocarbures tant que l’oléoduc n’aura pas été remis aux normes. L’organisation a également appelé la société civile à se mobiliser pour réclamer de l’Etat la mise en oeuvre immédiate de mesures face à l’urgence de la situation.

Journée de mobilisation, le 19 février, face au siège de Petroperú à Lima pour réclamer que l'entreprise reconnaisse pleinement sa responsabilité | Photo : LaMula.pe (source)
Journée de mobilisation le 19 février, face au siège de Petroperú à Lima avec la participation de différents collectifs de la société civile et représentants autochtones | Photo : LaMula.pe (source)

Urgence sanitaire et alimentaire pour des dizaines de communautés autochtones riveraines

De nombreuses communautés autochtones souffrent actuellement des graves conséquences environnementales et sanitaires causées par ces deux marées noires. Les terres et les rivières ont été sévèrement polluées. Les poissons sont imprégnés de pétrole brut. De nombreuses surfaces agricoles (chacras) sont aujourd’hui inexploitables, du fait de la montée des eaux polluées causée par les pluies torrentielles. Dépendant de la pêche quotidienne et de l’exploitation des terres, ces populations se voient alors privées, du jour au lendemain, de leurs moyens de subsistance les plus vitaux. Le Défenseur des Droits au Pérou, Eduardo Vega Luna, a déclaré mi-février qu’il était urgent d’approvisionner la population en eau potable et denrées alimentaires, exigeant l’action immédiate des autorités compétentes.

En 2013, les territoires traditionnels de plusieurs communautés autochtones des ethnies Achuar, Quechua, Urarina et Kukama Kukamiria, situées sur les bords des rivières Corrientes, Pastaza, Tigre et Marañón avaient été déclarés en état d'urgence environnementale. En quarante ans d'exploitation pétrolière, des marées noires à répétition avaient entraîné la pollution et la contamination, parfois irréversibles, de ces rivières et de leurs affluents, de la faune et de la flore, ainsi que des conséquences gravissimes pour la vie et la santé de la population locale (pour en savoir plus).

Lundi dernier, le ministre de la Santé, Aníbal Velásquez Valdivia, déclarait l’état d’urgence sanitaire pour une durée de 90 jours dans les zones touchées. L’eau des rivières Chiriaco et Morona, source première d’eau potable pour les populations locales, présente désormais un risque élevé pour la vie et la santé des habitants. L’état d’urgence permet la mise en place d’alternatives comme l’installation de réservoirs d’eau potable ou encore la distribution de filtres de purification de l’eau.

Photo : Alessandro Currarino - El Comercio (source)
Photo : Alessandro Currarino / El Comercio (source)

En l’échange de sommes dérisoires, l’entreprise aurait sollicité les communautés autochtones locales pour effectuer des opérations de récupération du pétrole. Sans plus d’information. C’est ainsi qu’à l’aide de seaux et sans aucun équipement de protection, des enfants auraient participé aux activités de nettoyage des rivières polluées proches de leurs communautés.

“Je ramassais le pétrole avec mes mains dans un petit seau. J’y suis resté toute la nuit, puis je suis rentré à la maison. Avec un seau rempli. Pour ça ils m’ont payé 3 soles (0,50€)”, raconte un enfant de la communauté native de Nazareth (propos recueillis par Rosa Laura, pour Número Zero).

La plupart présentent aujourd’hui de grave symptômes : maux de tête, irruptions cutanées sévères, diarrhées, difficultés respiratoires. Une situation particulièrement alarmante dénoncée par de nombreuses associations de défense des droits de l’Homme au Pérou, y compris l’UNICEF.  

Osman, de la communauté native Nazareth (Photo: Rosa Laura, Número Zero)
Osman, 12 ans, de la communauté native de Nazareth | Photo : Rosa Laura / Número Zero (source)

Petroperú a d’abord nié les faits. Dans le cadre d’un reportage télévisé diffusé récemment par le programme d’investigation PANORAMA, un de ses salariés a reconnu avoir rémunéré des enfants ayant rapporté des seaux rempli de pétrole. Face à l’évidence, l’entreprise a annoncé qu’elle ouvrirait une enquête pour établir les responsabilités. En 2014, lors d’un précédent déversement pétrolier, l’entreprise avait déjà été condamnée pour des faits similaires.

Un oléoduc obsolète laissé à l’abandon

Invoquant que la fuite d’hydrocarbures du 25 janvier dans la région d’Amazonas se devait à un glissement de terrain, le président de Petroperú, German Velásquez, a rapidement été contrecarré par le ministre de l’Environnement, Manuel Pulgar Vidal. Au cours d’une interview accordée publiquement, ce dernier affirma que c’était l’absence d’entretien de l’oléoduc qui causait la majorité de ces fuites, constituant ainsi de la part de l’entreprise publique un énième manquement à ses obligations légales. La cause de la deuxième fuite survenue le 3 février dans la région de Loreto demeure indéterminée à ce jour.

Etat d'érosion sévère de l'oléoduc : les deux points rouges réprésente l'état initial du conduit (source : OEFA)
Etat d’érosion sévère de l’oléoduc : les deux points rouges représentent l’état initial du conduit (source : OEFA)

Aujourd’hui l’OEFA, agence gouvernementale de supervision environnementale, a ordonné à Petroperú de prendre de mesures préventives immédiates pour l’entretien et la réparation des défaillances de l’oléoduc, afin de garantir la situation environnementale et sanitaire. A compter du 16 février, l’entreprise disposait de sept jours pour présenter son planning de travail. Dans sa résolution administrative, l’OEFA précise qu’au cours de ses activités de supervision entre 2011 et 2016, ce ne sont pas moins de vingt fuites de pétrole brut qui ont été constatées sur les installations de la compagnie pétrolière nationale.

“Il est important de souligner que les fuites de l’oléoduc qui se sont produites en janvier et février derniers ne sont pas des cas isolés. Antérieurement, il a fallu faire face à des situations d’urgence similaires causées par les défaillances dudit oléoduc”, déclare l’OEFA dans sa résolution (source : OEFA)

L’OSINERGMIN, organisme clé pour la supervision des infrastructures d’exploitation minière et pétrolière, vient d’imposer à Petroperú une amende de près de 3 000 000 d’euros, précisément pour avoir manqué à son obligation légale d’entretenir l’oléoduc et d’assurer son bon fonctionnement.

Refusant initialement de reconnaître sa responsabilité, Petroperú tente aujourd’hui de limiter les dégâts en annonçant le licenciement de quatre fonctionnaires qui auraient failli à prévenir la catastrophe. En outre, Petroperú n’est pas la seule entreprise pétrolière à utiliser l’oléoduc pour transporter des hydrocarbures.

“Il faut préciser qu’il y a responsabilité solidaire entre Petroperú et d’autres entreprises pétrolières comme Pluspetrol, Perenco ou encore Pacific Energy qui ont utilisé l’oléoduc pour transporter leur pétrole”, précise Juan Aste Daffós, économiste et conseiller parlementaire péruvien.

Une politique d’impunité généralisée

Malgré ces mesures, l’ensemble de la législation péruvienne demeure largement permissive et de nombreuses entreprises passent entre les mailles du filets. Petroperú n’en est effectivement pas à son premier coup d’essai. En juin 2014, une marée noire équivalent à plus de 2 600 barils de pétrole brut avait eu lieu dans la localité de Cuninico, région de Loreto, à deux pas de la Réserve Nationale Pacaya Samiria. Aucune sanction n’avait alors été imposée, seulement des mesures préventives et correctives.

Cette absence de mesures répressives s’explique notamment par l’adoption en 2014 d’une loi visant à favoriser les investissements privés au Pérou, au détriment des standards environnementaux minimums. La loi n° 30230, plus communément appelée “paquetazo ambiental” par les organisations de défense de l’environnement, dispose que l’OEFA n’imposera plus de sanction financière aux entreprises ayant commis une infraction environnementale pour une période de trois ans. Elle se contentera de dicter des mesures préventives et correctives. C’est seulement lorsque l’atteinte à la vie et à la santé serait jugée “réelle” et “très grave” qu’une sanction pourra être appliquée. Le montant de l’amende ne pourra néanmoins pas dépasser 50% du montant établi par la législation en vigueur [1].

Selon une enquête journalistique menée en octobre 2015, l’Etat péruvien aurait perdu environ 6 000 000 d’euros en amendes pour infractions environnementales, depuis l’entrée en vigueur de la loi n° 30230.

Concernant la marée noire de Cuninico, l’OEFA avait considéré que les atteintes causées à la faune et à la flore étaient “réelles”, mais que celles causées à la vie et à la santé n’étaient que “potentielles”. Aucune sanction donc, mais des mesures préventives et correctives pour réparer les dommages, telles que l’obligation de mettre en oeuvre un planning de restauration environnementale ou encore informer la population des conséquences de la marée noire. En outre, contrairement au cas présent de Chiriaco et Morona, l’état d’urgence sanitaire qui permet la prise en charge immédiate des populations locales touchées, n’avait pas été déclaré à Cuninico.

Une femme lave son linge dans la rivière Cuninico | Photo : Barbara Fraser (source)
Une femme lave son linge dans la rivière Cuninico, Loreto| Photo : Barbara Fraser (source)

Actuellement, la communauté autochtone kukama kukamiria de Cuninico souffre encore des conséquences du déversement survenu il y a bientôt deux ans et exige que l’Etat fournisse l’aide alimentaire nécessaire, ainsi que des installations pour le traitement de l’eau potable.

“Les gens n’ont pas d’argent pour acheter de l’eau et lorsque nous essayons de boire l’eau des rivières, dans les minutes qui suivent nous faisons des réaction allergiques. De plus, lorsque nous mangeons du poisson, cela nous provoque coliques et infections. On voit beaucoup cela chez les enfants”, déclare le chef de la communauté de Cuninico, Galo Vásquez Silva (propos recueillis par Ideeleradio)

L’histoire pourrait malheureusement se répéter aujourd’hui. Si l’OEFA détermine que les atteintes à vie et la santé des habitants touchés par les marées noires de Chiriaco et Morona sont qualifiées de “réelles” et “très graves”, alors Petroperú encourrait une amende qui pourrait aller jusqu’à 15 000 000 d’euros, selon le ministre de l’Environnement. Le travail d’investigation de l’OEFA pour déterminer si tel est le cas est toujours en cours.

Les organisations de défense des droits des populations autochtones et de l’environnement dénoncent la négligence de l’Etat face à la situation d’extrême urgence et de catastrophe environnementale et sanitaire qui a lieu en ce moment sous leurs yeux. Comble de l’ironie pour certains, cette semaine le Président de la République, François Hollande, remerciait le Pérou pour son engagement en faveur du climat et de l’environnement, dans le cadre d’une visite d’Etat.

“Il est certain qu’un baril de pétrole déversé par une entreprise publique ne contamine pas davantage qu’un baril déversé par une entreprise privée, il y a cependant des raisons valables de porter une attention toute particulière aux désastres environnementaux causés par une institution qui appartient à tous les péruviens” – passage d’un éditorial publié dans le journal El Comercio le 22 février dernier (source : El Comercio)


[1] Voir l’article 19 de Loi N° 30230

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Vidéos/Reportages

Quelques articles parus dans la presse francophone et internationale

Tía María : le mégaprojet minier qui déchire le Pérou

Tía María”, c’est le nom du mégaprojet minier d’extraction de cuivre qui met la province péruvienne d’Islay à feu et à sang. Depuis son annonce en 2009, la population s’y oppose. Depuis plus de deux mois, de violents affrontements entre les opposants au projet et les forces de l’ordre ont entraîné la mort de quatre personnes. L’état d’urgence a été décrété dans la région par le gouvernement le 23 mai. Suite à la grève régionale des 27 et 28 mai, des manifestations de soutien ont eu lieu dans l’ensemble du pays, afin de défendre les droits environnementaux et humains de la vallée.

     Par Clémentine Bonvarlet et Camille Cordasco d  

Des manifestations ont eu lieu la semaine dernière, notamment dans la capitale Lima, pour soutenir les opposants au projet minier Tía María. Ce mégaprojet d’extraction de cuivre est mené par la filiale péruvienne du géant mexicain Grupo México, la Southern Peru Copper Corporation, dans la province d’Islay, région d’Arequipa, au sud du pays. Les manifestants ont clamé leur soutien aux populations rurales suite à la répression ayant cours depuis plus de deux mois, et qui s’est aggravée depuis que l’état d’urgence a été décrété dans la province le 23 mai dernier.

Red Muqui cusco valle tambo
Manifestation de soutien à Cusco ©Red Muqui (source de la photo)

Depuis fin mars, la violence est montée d’un cran entre les forces de l’ordre et les habitants de la région. Ils craignent l’impact des activités extractives sur la vallée et la mise en péril de leurs activités agricoles. Au coeur de leur préoccupation, le risque de contamination des sources d’eaux utilisées pour l’agriculture, principale activité de la région. La Vallée de Tambo est une importante région productrice de pommes de terre, mais aussi de riz, d’oignons, de maïs ou d’ail. Elle alimente une grande partie du sud du pays.

Ces manifestations de soutien ont eu lieu en même temps qu’une grève générale lancée dans plusieurs département du sud, les 27 et 28 mai. Suite à l’annonce de cette grève, le gouvernement a autorisé l’intervention de l’armée dans sept départements (Apurímac, Ayacucho, Cajamarca, Cusco, Moquegua, Puno et Tacna). “Pour assurer le maintien de l’ordre et éviter tout acte de violence”, ils resteront sous contrôle militaire jusqu’au 24 juin. Dans presque un tiers du pays, la plupart des commerces et écoles étaient fermés, et les routes bloquées.

Selon un sondage réalisé par le groupe GFK, 68% des Péruviens estiment qu’il est nécessaire d’annuler définitivement ce projet. 59% donnent raison aux habitants et considèrent que le projet entraînera des contaminations de l’environnement, et que les actions proposées par Southern Peru sont insuffisantes.

La répression du mouvement de contestation

Cette vague de soutien survient en réaction à la montée en puissance de la répression suite à la déclaration de l’état d’urgence par le gouvernement pour une durée de soixante jours. Cette décision a fait suite à la mort d’un manifestant lors de nouveaux affrontements avec les forces de l’ordre, le quatrième depuis le début du conflit le 23 mars dernier.

Manifestation contre le projet Tía María
Manifestation contre le projet Tía María ©Perú21 (source de la photo)

En effet, vendredi 22 mai, un homme de 54 ans est mort après avoir reçu une balle dans la poitrine à Cocachacra, centre de la mobilisation des agriculteurs. En réaction, des manifestants se seraient attaqués au poste de police à coups de dynamite. Dans la nuit du vendredi 22 au samedi 23, le premier ministre Pedro Cateriano a alors annoncé la décision de décréter l’état d’urgence et plus de 3000 policiers et 1000 militaires ont été envoyés dans la vallée agricole pour maintenir l’ordre.

Cette décision, conforme aux régimes d’exception prévus par la Constitution péruvienne, entraîne la suspension voire la restriction des droit à l’inviolabilité du domicile, à la liberté de circulation, de réunion et à la sûreté personnelle.

Depuis son élection, le président péruvien Ollanta Humala a déjà recouru à plusieurs reprises à l’état d’urgence pour faire cesser les conflits miniers. L’état d’urgence a été décrété deux fois, en 2011 et 2012, suites aux protestations et aux grèves générales régionales contre le projet minier Conga à Cajamarca, au Nord du Pérou. L’indignation nationale et internationale suite à la mort de cinq civils avait conduit le gouvernement et l’entreprise minière à reculer et à déclarer la suspension du projet Conga. En 2012, l’état d’urgence avait également été déclaré à Espinar, province de Cusco. La population était en conflit avec l’entreprise minière Xstrata Tintaya : deux civils sont décédés de blessures par balles lors de manifestations.

Aujourd’hui, les Nations Unies condamnent la violence du conflit généré par le projet Tía María et plus particulièrement le décès de quatre citoyens péruviens, en plus des nombreux blessés (estimés à 200). Sept décès au total, depuis 2011. Le représentant du bureau régional du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme, Amerigo Incalcaterra a exhorté le gouvernement péruvien à mener une “enquête rapide, indépendante et exhaustive pour identifier les responsables”. Ceci entre en contradiction avec la législation péruvienne qui prévoit que tout policier ou militaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, cause la mort ou des blessures avec son arme de service ou tout “autre moyen de défense” ne verra pas sa responsabilité pénale engagée. Une modification du code pénal adoptée en janvier 2014.

Un investissement considérable pour le pays

Southern Peru prévoit d’exploiter à ciel ouvert deux grands sites afin d’obtenir une production  de 120 000 tonnes de cathodes de cuivre par an. L’investissement est évalué à 1,4 milliards de dollars et le début des opérations est prévu pour 2017. La concession doit être accordée pour une durée de 18 ans et doit rapporter au Pérou plus de 600 millions d’euros d’exportations minières supplémentaires, en plus des 3 500 emplois créés. Ces profits économiques expliquent le soutien du gouvernement au projet. Le Pérou est le second producteur de cuivre et cinquième producteur d’or de la planète.

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Carte de la Vallée de Tambo et du projet Tía María ©Convoca/La República (source de l’infographie)

Le 15 mai, la direction de Southern Peru avait pourtant annoncé la suspension du projet pour une période de deux mois, une “pause” afin de tenter de rétablir le dialogue avec la population. Cette décision faisait suite à une déclaration officielle du président Ollanta Humala où il affirmait ne pas pouvoir suspendre le projet de manière unilatérale, de peur des retombées commerciales. Il s’en remit donc directement à Southern Peru, lui laissant le dernier mot dans une affaire qui, pour la société civile, relevait de l’Etat et non d’une entreprise privée :

Je demande à l’entreprise en charge du projet minier Tía María de faire preuve de volonté et de mettre en oeuvre des actions concrètes pour créer les bases d’une entente, nécessaire pour atteindre la paix sociale mais également le développement, bases fondamentales de l’exécution de tout projet”.

Un projet rejeté par la population depuis 2009

Les habitants s’opposent à ce projet depuis sont lancement en 2009. En 2011, le conflit avait déjà causé la mort de trois civils lors de manifestations. Une méfiance généralisée s’installe entre l’Etat et la population.

En 2009, la première étude d’impact environnemental du projet avait été vivement critiquée. La population estimait que les garanties de protection de l’environnement était insuffisantes. A tel point qu’en 2011, elle fut soumise à un organisme indépendant des Nations Unies, l’UNOPS. Ce dernier avait alors signalé 138 observations à l’encontre du document présenté par Southern Peru. Le gouvernement rejeta l’étude d’impact et le projet fut suspendu pendant deux ans. Fin 2013, l’entreprise soumet une nouvelle évaluation qui dit avoir pris en compte la totalité des remarques de l’UNOPS. Le gouvernement l’adopte sans ménagement en août 2014 et le projet est relancé. Depuis, beaucoup réclament que l’EIA soit réévaluée par les Nations Unies mais le gouvernement s’y refuse.

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Manifestation à Arequipa ©Peru21 (source de la photo)

En 2014, 20% du territoire péruvien – soit l’équivalent de la moitié de la France – est donné en concession au Pérou, contre seulement 6% en 2002. 20% des entrées d’impôts viennent des mines, sous forme de royalties ou d’impôt sur les sociétés. Depuis 2000, l’investissement minier a été multiplié par neuf. Pour l’Etat, l’activité minière constitue le moteur économique du pays, garant de la croissance et du développement. “L’Etat péruvien fait tout pour que les grands groupes miniers puissent s’installer sans problème”, affirme Marco Zeisser de l’ONG Cooperacción. En témoignent le nombre de conflits dits socio-environnementaux dans le pays, 139 au mois d’avril 2014 dont près de 70% sont en lien avec l’extraction minière.

Interview de Marco Zeisser, Cooperacción

La société civile péruvienne dénonce un usage disproportionné de la force contre la population et une criminalisation de la contestation. Rocío Silva Santisteban, Coordinatrice nationale des droits de l’homme au Pérou, déclare :

Ce n’est pas une dictature mais une démocratie avec une croissance très forte, et ceux qui ne sont pas d’accord avec ce développement minier sont considérés comme des criminels. D’ailleurs une nouvelle terminologie a été inventée : celle de “terroristes anti-miniers”*

Selon l’ONG Global Witness, entre 2002 et 2014 au moins 57 défenseurs de l’environnement ont été tués au Pérou, la majorité dans des conflits miniers.

*Propos recueillis lors d’un colloque organisé par la sénatrice Laurence Cohen à Paris, le 22 mai 2015, intitulé “¡Conga no va!” : droits environnementaux et humains au Pérou. Quelles perspectives ? quelles solidarités ?”

Cet article est également disponible sur le blog Médiapart de Clémentine Bonvarlet

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